
Chloé Santoro, lauréate du Prix du Collège de France 2025
Chloé Santoro mène des recherches en philosophie politique consacrées à la démocratie radicale. Cette année, elle est lauréate du Prix du Collège de France 2025 pour les jeunes chercheuses et jeunes chercheurs.
Elle a soutenu en mars 2025 une thèse de philosophie politique au sein du laboratoire Logiques de l’Agir, sous la direction d’Arnaud Macé (UMLP) et d’Yves Sintomer (Paris 8). Elle est actuellement post-doctorante à l’Université Paris-Est Créteil, au sein de la chaire Délibération, et membre du Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique Hannah Arendt (LIPHA).
Rencontre avec cette jeune chercheuse.
Comment s’est déroulé votre doctorat de philosophie ? Quelles expériences cela vous a apporté ?
Mon doctorat à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté a duré six ans. Il s’est bien déroulé, compte tenu des difficultés inhérentes à un travail ardu et de longue haleine, comme l’est une thèse de sciences humaines et sociales. J’ai eu la chance d’obtenir un contrat doctoral, c’est-à-dire un salaire pour trois ans, à l’école doctorale SEPT.
La codirection d’Yves Sintomer m’a permis d’avoir également un ancrage à Paris 8, dans un groupe de recherche en sciences politiques, plus spécialisé sur mes objets. Puis sous la direction d’Arnaud Macé à Besançon, j’ai été pleinement intégrée dans les activités du laboratoire de philosophie, Logiques de l’agir. J’y étais très entourée, par un groupe de doctorants et doctorantes soudées ainsi que de collègues et anciens professeurs, dans une ambiance stimulante et conviviale... Nous avions beaucoup d’activités, séminaires, ateliers de lecture, ateliers doctoraux, résidences d’écriture, etc., il y avait une vraie émulation. Pour toutes ces raisons, je me sens très privilégiée, même si ça ne devrait sans doute pas être le cas.
Pouvez-vous résumer en quelques mots ce qu’est la démocratie radicale, au cœur de votre thèse ?
La démocratie radicale est un système où les citoyens se gouvernent eux-mêmes. C’est-à-dire que les décisions ne sont pas déléguées à des représentants élus (ou autrement désignés), même si certaines tâches peuvent l’être : notamment pour confier les charges publiques et préparer, enregistrer, publiciser et appliquer la décision collective. La démocratie athénienne, qui a été la matrice de ma réflexion, utilisait notamment le tirage au sort, mais aussi l’élection et l’esclavage public pour confier ces diverses missions. En revanche, le peuple assemblé restait maître de la décision politique.
Vous vous êtes également intéressée de près à une assemblée citoyenne contemporaine. Qu’avez-vous appris, en tant que philosophe, en observant la Convention citoyenne sur la fin de vie (CCFV) ?
La Convention citoyenne sur la fin de vie est la deuxième expérience française de démocratie délibérative* à l’échelle nationale. Elle s’est déroulée sur 4 mois, en 2022-2023. J’y ai mené une observation ethnographique qui m’a permis de vérifier et de retravailler certaines hypothèses construites à partir de l’historiographie* de l'Athènes classique.
En particulier, mon observation a confirmé l’importance fondamentale de la sociabilité dans la construction des capacités collectives. Ces dispositifs contemporains qui recrutent des citoyens ordinaires reposent en effet sur une logique différente de celle dont nous avons l’habitude : ce ne sont pas les compétences individuelles qui comptent (elles ne sont d’ailleurs pas un critère de sélection) mais celles que va construire le groupe au cours du processus délibératif. On parle ainsi d’intelligence collective, et c'est la façon dont on la « produit » institutionnellement, qui m’intéresse.
Que représente pour vous le prix du Collège de France à ce moment de votre parcours de jeune chercheuse ?
Mon objectif est d’ouvrir un dialogue entre les époques, entre les disciplines, entre les courants théoriques et, finalement, entre les citoyens. Un dialogue et au-delà, une réflexion collective, exigeante, nourrie par la connaissance historique, sur la démocratie.
Le prix du Collège de France m’offre une visibilité inattendue, c’est donc une aide dans la poursuite de cet objectif, en plus d’être un honneur bien sûr !
C’est aussi un signal, d’une certaine façon, pour tout un champ de recherche sur les innovations démocratiques. Car il ne faut pas oublier qu’à mes côtés se tiennent tant d’autres chercheuses et chercheurs, et aussi des praticiens et des citoyens et citoyennes engagées, qui font progresser chaque jour la connaissance que nous avons des processus démocratiques. Et ce n’est pas un luxe, à mon avis, car les aspirations à d’autres modèles politiques sont fortes aujourd’hui.
Pour en savoir plus sur son parcours : https://www.college-de-france.fr/fr/actualites/prix-du-college-de-france...
*La démocratie délibérative est une approche de la démocratie qui donne une importance centrale au débat public argumenté et à la délibération égalitaire entre citoyens ordinaires.
*L'historiographie est l'étude de l'histoire et de ses méthodes ; cela peut aussi désigner l’ensemble des productions de la recherche historique sur une période donnée.